14 Mars 2009 Par Sylvain Bourmeau
Quinze jours exactement après le malaise de Victoires de la musique qui prirent la forme d'un enterrement vivant, Bashung est mort vraiment. Il faudra du temps pour le réaliser, après une année passée Bleu pétrole en boucle.
Ce qui s'avère donc son ultime album restera aussi le plus fort, avec Fantaisie Militaire, disque au titre « occis mort » comme l'a suggéré alors JD Beauvallet – face de chanteur dans la glauque mare de la « chanson française ».
Longtemps, pour beaucoup, Bashung aura été le seul nom possible de la chanson française, cette horreur. C'était il y a un siècle, avant Noir Désir, Dominique A., Katerine puis d'autres, enfin. Avec Gainsbourg, tout seul dans la voie tracée par celui-ci (hors-compète), Bashung était l'unique preuve qu'on pouvait, à condition d'avoir le talent, chanter en français après Dylan. Combien d'années sera-t-il ainsi resté l'isolé des playlists, la surprise française de la compile C90 ferrochrome ?
Tout était affaire de phrasé comme on dit pour les musiciens de jazz. En l'occurrence, la virtuosité à mettre les mots de cette langue-là dans cette musique-là - i. e. le français dans le rock. Pari quasi impossible, épreuve redoutable qui parfois provoque l'hilarité mais plus souvent l'agacement et la censure du son. Bashung, lui, faisait des miracles.
Osons une hypothèse hasardeuse : et si ce phrasé caractéristique, inédit, avait été paradoxalement possible du fait du renoncement au statut sempiternel d'auteur-compositeur, maître ès ritournelles ? Bashung a chanté les notes et les mots des autres mais seul il en faisait autre chose - de la musique. Comme si les mélodies ou la poésie n'accédaient à leur statut qu'à travers lui. Il devait être sacrément magique d'écrire pour Bashung ou, plus exactement, d'entendre le rendu de sa copie, littéralement annotée.
De Bashung il restera des chansons bien sûr, des albums aussi, avant que ce format disparaisse totalement de nos usages dématérialisés, mais surtout des bribes nombreuses, samples mentaux dont la mémorisation sera toujours facilitée par le pli inouï chez lui de l'allitération - grand art qui frôle celui d'Elvis Costello, génie absolu du genre.
Sans doute pourrait-on d'ailleurs envisager de tracer la trajectoire de toute son œuvre en décidant de ne traquer que les mots en couple, ceux alités qui s'enlacent comme ceux scotchés qui s'entrechoquent pour finir occis - morts.
On dirait qu'on sait lire sur les lèvres
Et que l'on tient tous les deux sur un trapèze
On dirait que, sans les poings, on est toujours aussi balèzes
Et que les fenêtres nous apaisent
On dirait que l'on soufflerait sur les braises
On dirait que les pirates nous assiègent
Et que notre amour, c'est le trésor
On dirait qu'on serait toujours d'accord
J'ai traqué les toujours, désossé les déesses
Goûté aux alentours, souvent changé d'adresse
Ce qui nous entoure, l'extension de nos corps
Quand nous sommes à l'écart, mineurs, chercheurs d'or
Quand faut-il être pour ? Que faut-il être encore ?
Quand faut-il être pour ? Que faut-il être encore ?
On dirait qu'on sait lire sur les lèvres
Et que l'on tient tous les deux sur un trapèze
On dirait que, sans les poings, on est toujours aussi balèzes
Et que les fenêtres nous apaisent
Peut-être que la nuit le monde fait la trêve
Et qu'aujourd'hui ton sourire fait grève
On dirait qu'on sait lire sur les lèvres
Et que l'on tient tous les deux sur un trapèze
Peut-être que la nuit le monde fait la trêve
Et qu'aujourd'hui ton sourire fait grève
On dirait qu'on sait lire sur les lèvres
Et que l'on tient tous les deux sur un trapèze.
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